THE NIHILIST SPASM BAND, les parrains du Noise.
   

Une superbe interview des vieux NIHILIST SPASM BAND initialement parue dans l'énorme revue "REVUE ET CORRIGEE" (No 56) ! Un grand merci à JEROME NOETINGER qui nous a permis de la publier dans STNT. Propos recueillis par Rui Eduardo Paes, avril 2003.Traduction:Pascal Rivoire.

Ou comment foutre une raclée à tes p'tits morveux d'enfants qui font du pauv' rock à la con !...
(fallait bien que je rajoute un truc... zetes chez moi que je sache !). Bonne lecture. erwan.

 

Tout a débuté par eux il y a trente-sept ans, et indifférents aux modes, aux tendances et à la stratégie, ils continuent à faire du bruit. Ils le disent : c'est à prendre ou à laisser.

R&C : Nihilist Spasm Band semble s'inscrire dans la grande tradition des francs-tireurs de l'Amérique du Nord. En écoutant votre musique, je ne peux m'empêcher de penser à Harry Partch et à Moondog, même si leur musique est différente de la votre. Vous étiez des pionniers dans les années 60, vous êtes les parrains d'un certain courant de la musique d'aujourd'hui, celle de Sonic Youth, de la scène Noise hardcore japonaise, de Borbetomagus et d'une partie de l'électro. Et vous restez plus radicaux, plus cohérents et plus authentiques qu'eux. Les membres du groupe se sentent-ils à l'aise avec ce statut de marginal ?

THE NIHILIST SPASM BAND

Murray Favro : Nous sommes totalement à l'aise dans cette marginalité. Nous ne saurions rien faire en dehors d'elle.

Art Pratten : A nos débuts, nous ne suivions pas l'actualité du monde de la musique. Nous connaissions Cage, Tudor et Stockhausen, mais nous avons surtout été influencés par le rock et le free jazz, pas en tant que modèle musical, mais parce que ces musiciens montraient ce qu'il était possible de faire : acheter des instruments, faire du bruit, et s'autoproclamer groupe.

John Boyle: Nous sommes des marginaux parce que nous ne voulons pas et que nous ne pouvons pas nous conformer à une tradition musicale. Mais on ne peut pas au sens propre parler de tradition de marginalité, car chaque marginal est unique. Certains d'entre nous connaissaient Partch et Moondog, mais pas forcément les autres noms, par exemple nous avons entendu Borbetomagus pour la première fois quand nous avons joué avec eux. La marginalité, que nous ne cherchions pas au départ, est devenue l'assise centrale de notre développement. En fait, nous ne sommes même pas capables d'accepter nos propres conventions. Nous sommes en permanence en guerre entre nous et contre nous, conflit amical le plus souvent, pour casser le confort de la répétition.

R&C : Si l'on se réfêre à votre nom, je suppose qu'on doit trouver des liens forts à certains concepts: le nihilisme, l'anarchie, des commentaires anti-establishment. Or dans le texte qui accompagne un de vos disques, vous vous en défendez. Qu'en est-il ?

Murray Favro : Je me fous du nihilisme et je ne veux même pas savoir ce qu'est l'anarchie. Je suis moi-même, pas un ramassis d'idées, et en particulier, je déteste les idées pompées dans des bouquins. Je ne fais pas de déclarations, je joue au sein d'un groupe la musique que je veux jouer. Tu trouveras parmi nous des personnes qui se disent nihilistes, mais ils ne sont pas les porte-parole du groupe. C'est un de nos sujets de divergence, mais les six membres du groupe se retrouvent d'accord pour jouer dans six directions tout à la fois. Voila le secret du groupe et pourquoi il vit depuis si longtemps, sans plan et sans leader. Nos répétitions ne sont pas des répétitions, ce sont des concerts devant un public, c'est ce qui nous rend uniques.

Art Pratten : Nous n'avons ni déclaration ni message, nous nous contentons de jouer ensemble. Si ça intéresse les gens, parfait, sinon, qu'ils aillent voir ailleurs. Nous sommes ce que nous sommes, à prendre ou à laisser. Pour moi, le nihilisme revient à porter un regard critique sur chaque loi, chaque rêgle, chaque habitude, chaque pratique, chaque religion. Tu peux choisir de refuser l'une ou l'autre, mais il faut être prêt à en assumer les conséquences.

John Boyle : Nous n'avons jamais pris au sérieux ce truc autour du nihilisme, nous cherchions juste à foutre en l'air les attitudes conventionnelles de la pensée et de la représentation. Nous avons choisi l'incompétence et la désorganisation comme mode de communication face à la culture qui nous était imposée : les films d'Hollywood, la musique de Nashville, les écrivains de New York, le théa‚tre d'ici ou d'ailleurs Comme nous refusions d'apprendre les rêgles, de suivre les rêgles, nous avons du créer notre propre ensemble de rêgles. Nous recherchons en dehors des règles, et non pas à partir d'elles.

R&C : "Terrorisme de l'art créatif": c'est l'expression du Chicago Reader en 1999 à votre propos. C'est ce que vous faites, du terrorisme dans l'Art ?

Murray Favro : Non !

Art Pratten : C'est une remarque intellectuelle exprimée par quelqu'un extérieur au groupe, et ça ne me gêne pas. Comme je l'ai déjà dit, à partir du moment où l'on fait quelque chose, il faut en assumer les conséquences, et ici les conséquences, c'est le regard et l'opinion des autres sur ses choix. Au fond c'est simple: il y a bientôt quarante ans, des amis ont décidé de faire un groupe. Personne ne leur a dit que ce n'était pas possible, alors ils l'ont fait. Quarante ans aprês, c'est toujours du plaisir, et ils font toujours du bruit.

John Boyle : Nous ne sommes pas des terroristes, en art ou dans d'autres disciplines, car nous ne cherchons pas à détruire la méthodologie des autres, nous détruisons seulement la nôtre. Nous sommes des marginaux, et par ce fait nous ne sommes pas des prosélytes ; les autres ne devraient pas se sentir menacés, car nous nous situons en dehors de leur propre tradition.

DISCOGRAPHIE

"No Borders", 2CDs, Non musica rex (2001)

"Every Monday Night", CD, Alchemy Records (1999)

"1984", CD, Alchemy Records (1999)

"Live in Japan", CD, Alchemy Records (1997)

"7x~x=x", CD, Alchemy Records (1996)

"Vol. 2", CD, Alchemy Records (1996)

"No Record", CD, Alchemy Records (1996)

"What About Me", CD, Alchemy Records (1992)

"7x~x=x", LP, United Dairies Record, (1985)

"1984", Cassette, Chimik Communications, (1984)

"Vol. 2", LP, Music Gallery Edition, (1979)

"No Record", LP, Allied Record Corporation, (1968)

"The Sweetest Country This Side of Heaven", Flexidisc, Arts Canada, (1967)

Compilations

"No Nothing", 6CD, Non musica rex, (2001)

"More Music, Less Parking WFMU Live From Jersey City", 2CDs, WFMU (2000)

"nù99" 5CD box set Entartete Kunst Recordings, (2000)

"No Music Box", 6CD, Entartete Kunst Recordings, (1999)

"Screw", 2CDs, Entartete Kunst Recordings, (1998)

"World Record", CD, Alchemy Records, (1992)

 

WEB SITE

http://www3.sympatico.ca/pratten/NSB/

 

 

R&C : Vous avez l'étiquette de groupe rock free/Noise, alors que votre inspiration vient des " spasm groups " (groupes de blues du début du XXê siêcle dans le Sud des Etats Unis), alors jouez-vous du blues ? Et dites-nous : à vos débuts, connaissiez-vous les musiques ethniques de transes, car il y a un aspect tribal à votre musique ? Le free-jazz fait-il partie de vos influences ?

Murray Favro : Hugh McIntyre aime la musique que tu cites, mais c'est sans influence sur ce que nous jouons. Si c'était le cas, de toutes les maniêres, je bousillerais tout dans nos concerts car je n'aime pas le blues. C'est déprimant, le blues. De même, notre musique n'est pas une musique tribale, c'est peut-être ce que Bill Exley a joué parfois qui t'a rappelé la musique tribale. Et je n'aime pas le jazz. Le jazz procêde de la vieille maniêre déterministe de voir les choses : on prend une musique organisée de référence et on improvise dessus. Nous n'improvisons pas. Nous faisons du bruit et de ce bruit naissent parfois des formes, des structures ou des motifs. Quand nous avons commencé, la théorie du chaos n'était pas encore formulée et nous l'avons en quelque sorte anticipée, j'aime le penser en tout cas. Cette théorie, les jeunes générations ont baigné dedans et l'ont intégré dans leur mode de pensée et dans leur vie.

Art Pratten : Ces étiquettes viennent de l'extérieur du groupe. Le blues n'a pas d'influence majeure sur notre musique. La seule influence des spasm bands sur notre groupe est qu'ils fabriquaient leurs instruments eux-mêmes ou qu'ils employaient des instruments bon marché. Nous ne cherchons pas à jouer quoi que ce soit. Nous nous répondons dans une conversation dont les éléments sont le bruit. Si ça sonne tribal, c'est parce que nous sommes primitifs. Que ce soit clair : notre groupe n'a rien contre le monde de la musique, mais rien pour non plus. Dans le groupe, certains achêtent réguliêrement des CD, d'autres n'ont que les CD qu'on leur offre. Certains écoutent les radios populaires, d'autres n'écoutent pas la radio. Je pense qu'on ne pourrait pas trouver de sujet de discussion commune autour d'un autre groupe.

John Boyle : Nous sommes un regroupement d'individualités avec pour chacun des intérêts et des influences propres. Certains aimaient le free-jazz, le rock, la musique world (chez nous, c'est toute musique qui vient d'en dehors des US et du Canada), d'autres écoutaient uniquement les musiques populaires. Nous sommes proches des spasm bands des rues de la Nouvelle-Orléans de la fin du dix-neuviême siêcle et du début du vingtiême parce que comme eux nous fabriquons ou modifions nos instruments, mais nous différons sensiblement d'eux par la nature de nos instruments, et bien entendu par notre musique : nos improvisations sont différentes des leurs, car nous n'avons aucune formation musicale, ce qui fait que presque tout ce que nous jouons est de l'improvisation. Par contre, il est certain que nos préférences individuelles ont une influence sur ce que nous jouons, même si c'est non coordonné.

 

 

Hugh McIntyre

R&C : Revenons sur les instruments si vous le voulez bien. Vous avez construit vos propres instruments, mais à y regarder de plus prês : le Pratt-o-various est un violon électrique, le kazoo, bien que géant et électrifié reste un kazoo, la guitare une guitare, la basse, même équipée de cordes de piano, une basse. Pourquoi ne pas avoir créé de nouveaux instruments ?

Art Pratten : nous voulons jouer de la musique, et non pas réinventer le monde. Au début, nous avons joué avec ce qui était à notre disposition et qui était facile à employer. Par la suite, nous avons modifié les instruments pour les adapter à nos possibilités et pour pouvoir augmenter le volume. Je suis passé à des instruments "en forme de violon" à 2, 3, 4, 5, et enfin 6 cordes parce qu'ils se sont révélés suffisamment compacts pour être employés et parce que mon pêre jouait du violon, une blague de famille, quoi. Je joue aussi d'une pipe à eau de 5cm reliée à de l'électronique que j'ai appeléeÖ "pipe à eau".

Murray Favro : Chaque kazoo a son propre son, chaque guitare a son propre son, qu'elle soit faite à la main ou qu'elle sorte d'une usine d'ailleurs. Je fais mes guitares et mes propres micros par curiosité. Je ne garde mes guitares qu'un an environ, il y a toujours preneur pour elles aux environs de 20 000 dollars américains piêce. Mais je n'ai jamais pu fabriquer une guitare qui ait autant de dispositions pour le bruit que celle que j'ai depuis trente ans, et qui est une vieille guitare de série bon marché.

John Boyle : En un sens, nous sommes la parodie d'un groupe conventionnel. Il faut garder en tête une de nos particularité : nous vivons à London, Ontario, Canada, une ex-colonie anglaise puis française. Notre culture d'origine a été balayée par la tornade culturelle et économique des US, et il était naturel que des personnes créatives choisissent de tourner cette culture imposée en dérision. Nos instruments sont des parodies d'instruments conventionnels. Nous voulons saccager les instruments et sommes fascinés par la musique saccagée qui en résulte, notre musique est une nouvelle forme. Nous sommes en dehors de la compétition, nous sommes à jamais les meilleurs et les pires de notre catégorie.

R&C : Vous présentez comme un avantage de ne pas avoir de formation musicale. Votre groupe montre donc que l'on peut faire de la musique sans convention de départ, ce qui est un postulat important. Vous admettez d'autre part que ce que vous faites n'est pas de la musique. Est-ce une capitulation, aprês avoir prouvé que la musique n'a pas besoin d'Académie pour être vivante et en bonne santé ?

Murray Favro : La musique peut bien employer toutes les conventions du monde, je m'en fiche, je n'en ai besoin d'aucune. Quand notre groupe joue, je fais aussi partie de l'auditoire. Comme lui, je veux entendre des choses que je n'ai jamais entendues avant. Est-ce que l'auditoire doit avoir des diplômes en musicologie pour être autorisé à assister à un concert ? Non !

Art Pratten : Nous n'avons jamais publié de manifeste, de plan ou de philosophie. Notre seule raison d'être est de jouer, notre seul plan à long terme est de jouer en public chaque lundi soir. Alors nos rapports avec le monde de la musique, nous envers lui et réciproquement, tout ceci est vide de sens et d'ailleurs en dehors de notre contrôle. N'y voyez pas d'arrogance. Si jamais nous avons un tant soit peu d'influence, j'aimerais que ce soit sous la forme suivante : quelqu'un nous écoute, puis "hé, mais c'est bien ça, et si eux y arrivent, pourquoi pas moi ?". Voila.

John Boyle : Nous n'avons jamais cherché à faire de la musique conventionnelle, donc à mon sens, ce n'est pas se soumettre que de dire que nous n'en faisons pas partie. Je dirai même plus : c'est une preuve de succês. Mon dictionnaire (canadien) dit que la musique est l'art d'organiser les sons, et propose aussi comme entrée : la musique est une succession de sons agréables. Nos sons ne sont jamais organisés, ils ne sont pas agréables, donc par définition, ce n'est pas de la musique. Sauf que Dans notre tribu de huit puis sept puis six individus qui ont improvisé ensemble pendant trente-sept ans, nous, les membres du groupe, plus une petite cohorte d'amateurs avons développé un go°t pour nos successions de sons, que nous trouvons agréables... La musique est bien dans l'oreille de l'auditeur, non ? Une des autres composantes de la musique est sa reproductibilité, et c'est vrai que nous ne codifions pas sur des partitions ce que nous jouons. Alors je propose ici à quiconque assez téméraire pour s'y intéresser, de créer une partition à partir d'un de nos morceaux, de rassembler un sextet équipé d'une copie de nos instruments et de jouer ledit morceau le plus prês possible de notre version à nous. Et si ce quelqu'un y arrive, alors nous serons officiellement devenus des musiciens.

R&C : Nihilist Spasm Group n'est pas un groupe professionnel, vous avez tous d'autres activités rémunérées dont vous vivez. Vos disques, à une ou deux exceptions prês, sont des enregistrements de vos concerts. Vous ne faites pas de pub sur vous, vous n'avez pas de contrat suivi avec un label. Vous êtes à part. Est-elle intentionnelle, cette position particuliêre dans le monde de la musique ? Est-ce politique? Ou bien depuis le départ, le Nihilist Spasm Band est-il uniquement là pour votre plaisir ? Et si tel est le cas, votre réussite est d'autant plus surprenante !

Murray Favro : Nous aimons notre groupe, et il tient toujours aprês tant d'années. Nous sommes certainement plus sérieux que bien d'autres groupes.

Art Pratten : Tu sais, faire de la musique " pour le plaisir " c'est un boulot sérieux et il faut y travailler. Le groupe est important pour nous, il est une partie de notre vie, nous croyons en ce que nous faisons et nous le faisons le mieux que nous le pouvons. Nous nous faisons payer pour nous produire et en retour nous nous conduisons en professionnels. Nous n'avons jamais eu d'illusion sur notre potentiel commercial, et où en serions-nous si nous avions choisi d'évoluer en fonction des attentes d'un public ? Non, ce serait suicidaire.

John Boyle : Tu sais, quand nous nous sommes rencontrés, nous avions tous déjà dépassé les vingt ans, et nous finissions nos études ou commencions à travailler. Il y a le Nihilist Spasm Band (musique) et aussi le Nihilist Party of Canada (parti politique), le Nihilist Lacrosse Team (athlétisme), le pique-nique annuel Nihilist (distraction, déjà trente-sept éditions), le banquet annuel Nihilist Banquet (une institution, six éditions), la galerie coopérative 20/20 Gallery, la galerie coopérative Region Gallery, la Forest City Gallery, gérée par les artistes, la coopérative des réalisateurs de films de London (the London Filmmakers' Co-operative) (domaine culturel), le magazine Twenty Cents (littérature), et d'autres initiatives basées à London, Ontario, et dans ses environs. Chaque élément a été créé à fin parodique ou sérieuse, l'ensemble dessinant une société parallêle qui stimule la vie créative et intellectuelle, qui la rend attrayante et productive, dans la société du Sud-Ouest de l'Ontario au Canada, qui est en majorité conservatrice, abrutissante, et anti-productive au possible. Tout ceci a été fait pour le plaisir et pour sauver notre peau. C'est du plaisir. Nous ne nous attendions pas à être payé en plus pour tout ce plaisir. Si en plus tout ceci intéresse d'autres personnes en dehors de nousÖ au reste du monde d'en décider.

R&C : Saviez-vous lors de vos débuts que d'autres groupes radicaux existaient en Europe ou au Japon : AMM, Scratch Orchestra, Spontaneous Music Ensemble, New Phonic Art, Nuova Consonanza, Musica Elettronica Viva, Taj Mahal Travellers, dans une veine similaire : improvisation et bruit ?

Murray Favro : Franchement non.

Art Pratten : L'ignorance est un don du Ciel : heureusement que nous n'en avons rien su et jamais eu de référence commune, car le groupe aurait implosé. On se chamaille en permanence sur tous les sujets et on s'entend que quand on joue. On ne se voit pas ou peu en dehors du groupe, nous ne sommes pas toujours les uns chez les autres.

John Boyle : Greg Curnoe connaissait peut-être ces groupes. Je ne les connaissais pas alors ni ne les connait aujourd'hui et nous n'avons jamais discuté à propos de ces groupes lors de nos concerts du lundi soir. Il faudrait que je m'y mette, je vais chercher leurs disques. Je me répête, mais nous n'avons pas envie d'être assimilé à un mouvement, et encore moins d'en être à la tête. Dans le groupe, nous partageons la croyance d'être le seul groupe au monde à faire ce que l'on fait. Enfin, disons que la majorité d'entre nous le croit.

R&C : Thurston Moore, Jojo Hiroshige ou Alan Licht, en clamant haut et fort leur admiration, ont beaucoup fait pour votre ìgloire" récente. Vous avez joué avec eux, qui viennent du rock, et aussi avec John Corbett et Joe McPhee, qui sont eux catalogués post free-jazz. Qu'est-ce donc que l'improvisation pour vous ? Une technique, une méthode, une esthétique ?

Art Pratten : L'improvisation free pour moi c'est appels et réponses: un dialogue de bruits. C'est donc ouvert à tous ceux qui veulent s'exprimer avec un instrument à bruits. Un saxophone peut faire des bruits qu'on ne trouve pas dans les interprétations habituelles de "Moonlight in Vermont" (ndt : morceau três populaire d'Amérique du Nord).

John Boyle : Pour nous, l'improvisation free était la seule option possible, vu nos limitations. Nous savions tous, même superficiellement, qu'il existait une improvisation en jazz, en musique baroque et en musique classique indienne, ça a facilité nos débuts, nous avons improvisé sans trop nous gratter la tête avant. Mais curieusement, la plupart des improvisateurs jazz avec qui nous avons joué dans les années 60 à 80 ne se faisaient pas à notre maniêre de jouer. Nous n'avons vu percer un intérêt chez les jeunes qu'à partir de la fin des années 80, et ces jeunes étaient effectivement affiliés au rock. Jusque là, il n'y avait que peu de musiciens rock pour s'intéresser à notre musique, et quand nous avons joué avec Lighthouse, qui est un groupe de rock célêbre au Canada, il y a eu des bagarres dans le public. Joe McPhee est un improvisateur brillant, une belle intelligence ouverte et créative, mais le monde du jazz a réagi brutalement à notre collaboration sur le CD "No Borders" (Non Musica Rex), l'opinion commune était que Joe avait dévoyé son art en jouant avec nous.

R&C : Et à propos du Noise ? J'ai lu quelque part que vous vous différenciez de la Noise, qui pour vous est jouée par de vrais musiciens en rupture avec les conventions.

Murray Favro : Le bruit se définit comme un son sans qualité. Il se transforme en musique Noise quand on le porte vers quelque chose de neuf.

Art Pratten : On est passé à travers tant d'étiquettes, le Noise n'est pas la pire. Il y a toujours de la noise music. Je suis s°r que chaque fois que quelque chose de nouveau est apparu dans la musique à travers les siêcles, il y avait au moins un critique autoproclamé pour se dresser et déclarer : " ce n'est pas de la musique, c'est du bruit ". John Boyle : Nous ne connaissions pas le terme Noise avant d'être contactés par le label Alchemy Records, de Osaka, et je le trouve trop limitatif pour ce que nous faisons. Il y a plus d'écoute et d'interactions entre les membres du Nihilist Spasm Band qu'entre les musiciens de groupes de Noise. Nous jouons fort, mais ce n'est pas un objectif en soi. Si je joue fort, c'est pour me faire entendre par-dessus le boucan généré par le zêbre qui joue à côté de moi. On peut aboutir à la cacophonie, c'est vrai, mais on n'est jamais plus heureux que quand on s'entend tous, et qu'une nouvelle texture et une nouvelle énergie jaillissent de cet ensemble. Autre point : les textes sont importants pour nous, ils doivent être compréhensibles et cohérents, et c'est incompatible avec le Noise. Nous nous intéressons aux idées comme au spectre complet de l'audible pour l'homme. En fait, nous sommes un véritable groupe de musique folk : c'est difficile à croire si on nous compare aux chanteurs avec guitare acoustique des festivals folks US, mais nous sommes bien un groupe d'indigênes qui avons développé une musique du terroir, adaptée à notre condition. Et un jour, aprês notre mort, il se peut que des copains et des disciples jouent notre musique dans de vrais festivals folks.

 

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