VARIA
2008-2009 : DJ Jerome Derradji, Moodyman, Los Hermanos,
Throbbing Gristle, OffonOff. (novembre 2008-mai 2009)
Les deux dernières années tiennent de
l’ordre des troubles de
personnalité; je pense même finir avec une multi-personnalité qui
m’éloigne chaque jour de l’homme unidimensionnel. Je passe avec
brios et aussi avec fracas d’une personnalité à une autre sans
même un sas de sécurité, une minute pour reprendre son souffle.
Je vis au Québec, travaille dans un milieu
importé de France, suis
des études et, de temps en temps, sors de ma bulle pour prendre le
pouls de la bête. Un jour, je suis étudiant, un autre professeur,
un autre en recherche de remise en cause au milieu d’autres choses.
Mais, là encore, tout irait bien si nous restions dans
l’unidimensionnel. Du côté français, mes collègues de France
m’ont laminé sous le vocable « racaille ». Estampillé
pour toute l’année. Cela relance ma vie hexagonale. Me chatouille
sous la peau. Et finalement me sert de thérapie inversée. Après,
du côté québécois, cela dérouille sous un pathos
« ethno-nationaliste ». Décidément, d’une France à
une autre, il n’y a rien qui peut sauver et à sauver. Alors, une
fois, que mes personnalités ont été réduites au racisme le plus
primaire et sur l’identité la plus blanche, je me retrouve seul
avec moi-même.
Et c’est là où je suis le mieux. C’est
surtout là où je
décide de continuer. De poursuivre sans tenir compte des
« crevures ». L’idée est juste de foncer, de se
donner
du mouvement, pour de toute manière ne pas se laisser enfermer et
ouvrir son horizon à ailleurs. Sans ces « crevures ».
Juste le faire en multipliant les personnalités. En complexifiant
les choses pour montrer et prouver que l’enferment des
« racailles » se fait sur le plus grand simplisme
intellectuel (le plus français?). Le multi contre l’uni.
Alors ailleurs ? Les vraies souffrances et
les vrais liens se
bouleversent à travers des immersions directes dans d’autres
mondes. Une soirée à New York en compagnie de mon frère dj qui
joue avec Moodyman la « superstar » qui a tout
compris.
Qui revendique ce qu’elle est. Qui reprend, sans choix, le trajet
des musiciens de jazz des 50s et des 60s. Car la lutte continue et ne
dépend pas de soi. Elle est juste imposée par la situation. Tout le
set de « Moody », c’est de passer au-dessus en
s’exprimant avec le moins de retenue. Toute la personnalité de
Moody, c’est de contourner cette « merde » pour être.
La plupart de ses disques (connus, inconnus et à venir …) et
de ses sets ouvrent plus de portes que le petit show indie
« blanc »,
tellement vide qu’il les ferme. Amerika.
Une autre nuit à Chicago, avec Los Hermanos, là encore, la vie
balance son poids. Heureux de rencontrer des ex-Underground
Resistance de Detroit et de comprendre le poids de l’inertie. Le
set est brillant. Les gars des survivants qui veulent passer le
flambeau. La lutte est dans la vie. Ce n’est pas un combat
idéologique (plutôt matérialiste pour mes
« crevures »).
Cela fait juste partie du package initial. Ils ne sont pas
responsables du contexte. Ils ont juste dû s’adapter face à une
dignité humaine qui leur était refusée. C’est à partir de là
que commence tout. Tout est possible. Toutes les scènes du blues,
du jazz, du disco, de la soul, etc… viennent de ces
« souffrances »
et de ces « expériences » pas choisies. De ces
« racailles ». De leur rejet dans tous les milieux y
compris « artistiques » et même
« éducatifs ».
Encore : il faut passer au-dessus.
Accepter de se remettre en
cause pour unir les choses. Comprendre leurs complémentarités
réciproques. Être capable de se dire que le génie existe et qu’il
nous déplace dans des zones d’inconfort tout à fait vivifiantes.
Que la grande classe existe. Là encore, Chicago, Logan Square
Auditorium, zone de combats sonores au milieu d’une pluie
abondante. La tornade a commencé quand on a été ciblé par les
target video à Poitiers en 82 avec l’extrait du dernier concert de
Throbbing Gristle : Discipline (voir youtube) et acheté en
suivant le second annual report à la librairie des étudiants
(quelle librairie et quel disquaire !).
Alors tenir en main tout ce que TG a pu
transformer en Europe paraît
irréalisable. Tant les dimensions abordées sont là encore
complexes. Tant les changements sont transversaux et provoquent le
nouveau. (fraction armée rouge, Sharon Tate, Francis Bacon, IS, etc…
pour ne pas parler que du plus simple). TG est à lui seul une armée
de « révolutionnaires » qui a modifié en profondeur
nos
vies. Le show est précieux presque sacré. D’une simplicité sans
cérémonial, sans flonflon et surtout sans pathos. C’est la grande
classe, la vraie grande classe, celle qui sépare le vécu du
théâtre. La vie du cinéma. La leçon est claire et nette. Le
moment grandiose devant tant de ruptures, de dangers et de
transformations. On ne revient pas en arrière. On représente. Et
cela conserve sa vigueur et sa force. Le temps n’a pas transformé
le monde. Les choses ont juste plus d’impact aujourd’hui. Encore
et heureusement. Le décalage se mesure assez facilement entre TG et
le fade pompeux des scènes avant-gardistes théâtrales et
« électroniques » actuelles.
Alors, partons à l’envers. Cela fait un bail
que je ne suis pas
sorti à Montréal. Ou plutôt qu’un truc intéressant s’y
déroule. Un tour au salon du livre
anarchiste.
Histoire de voir si je suis passé à côté d’un truc qui sort des
normes et fait des liens en dehors. Là encore, les mêmes trucs, les
mêmes livres avec pour effets d’amplifier encore les dimensions et
les frontières. Difficile de revenir dans l’unidimensionnel qu’il
soit anar ou autre. De Rouillan à Camus, en passant par l’album
souvenir du Frente Popular, on n’a pas fini de tourner en rond, de
se répéter à mort. D’en crever. La salle était tellement vide
du côté zine que cela en prouve la disparition et finalement limite
la « connaissance » aux grandes collections. Le côté
expérimental disparaît au profit des bibles indispensables à lire.
La vulgate conforme s’insinue. L’unidemension aux dépends du
multi. Il serait intéressant de republier les numéros de Vague.
Mais qui comprendrait ? Les punks crustés
« alternatifs »
(proposant l’extension de la misère comme changement
collectif ),
les crânes rasés de la barricade, les déconstructionnels du
compartimentage des luttes de gauche (sexisme, spécisme, racisme,
végétarisme, anti-globalisme, etc…), les féministes riot grrrl,
les léninistes, marxistes, bakouniens, les artistes révolutionnaires
et engagés, que des rebelles avec causes sans conséquences. Bref,
c’est tellement chacun chez soi, que le tour est fait. Chacun à sa
cause. Une cause à chacun. Mais rien d’intéressant. Rien de
transversal. Tout est encore balisé et accessible. Il manque plus
que le 1-800 anar, tapez 1 pour les crusties, 2 pour les toasts, 3
pour la déconfiture. Continuons et poursuivons. Comment s’en
sortir ? Se peindre un monde pour éviter de comprendre la
fatalité d’y être dès le départ….
Aux fonds de la ville, sur une route entre
des entrepôts et des
voies de chemin de fer, entre deux quartiers riches de la ville. Ou
plus exactement à l’envers. La mise en scène du massacre est
formidable. Le contact est direct. Franc. Sans mur donc violent et
radical. Offonoff arrive et fonce. Détruit tout. Pas de
discours. Pas de pose. Pas de blabla de merde. Tête baissée :
on tape, sans tenir compte de rien. C’est comme cela et cela ne
peut pas être autrement. Terrie balance des coups de docs coquées
(ou autre) dans le vide accompagnés du massacre de sa guitare
(baguette, verre, etc…). La tête penchée sur le monstre en lui,
les sons déferlent : violents, agressifs, haineux. Massimo
n’est pas en reste avec une bouteille de bière sur les cordes de
sa basse. Le niveau sonore est bruyant sans concessions et se prend
dans la gueule. Là encore, Offonoff dépasse les schémas locaux de
la musique « actuelle » fortement teintée de
beatnicks
et d’ « intellos ». Leur jazz n’est pas.
Leur
noise n’existe pas. C’est un trio éphémère de session
improvisée qui repart à l’inverse vers une fusion des dimensions.
Des multi-dimensions vers une nouvelle architecture sonore. C’est
digéré et recraché en tenant compte de l’urgence immédiate et
non celle imposée par un passé « déconstruit ».
Du présent immédiat de offonoff, comme un
interrupteur, je repasse
au passé. D’une rencontre d’une animale bizarre, je me retrouve
renvoyé au passé. Plutôt aux blocages qui se poursuivent et qui
conditionnent la limitation de leurs vies. Leur impossibilité à
comprendre le multiple et à croire que la même forme éternellement
répétée peut être « underground ». L’horizon est
ouvert à tous ceux qui veulent bien y embarquer. Que vont-ils
choisir ? Un jour éteint, un jour allumé, un jour éteint… Pour
mieux survivre et pour changer.
Fab Tigan.
En ligne depuis le 21 Mai 2009.
|